Révoltes logiques / logiques de révolte

Enquête ouverte sur les révoltes logiques contre les radicalités hégémoniques et les nouvelles logiques de la révolte. Manifestations sauvages, blocages, occupations, tentes, barricades, habitations de fortune, des communautés qui se font en faisant, et une promesse, accrochée comme un rêve sur un fil de sèche linge : que de tout cela surgiront des nouveaux reflexes politiques, comme hier celui de la grève. (D’autres textes à suivre)

Les nouvelles logiques de la révolte

Enquête sur le renouveau pratique et théorique de la contestation
Par François Cusset

Délestés de l’imaginaire des avant-gardes et de la lutte armée comme de la retraite « communautaire » ou de la téléologie révolutionnaire, les mouvements activistes radicaux actuels renouvellent en profondeur les logiques de la révolte. Ils visent à mettre en place des contre-mondes où, sur fond de choix existentiel intégral – et d’élaboration de nouvelles « formes de vie » –, la sécession et l’esquive se conjuguent à l’action directe. Tous insistent sur la solidarité entre ces éléments : plus on habite un territoire de façon autonome, plus on forme un imaginaire commun, et plus on est, alors, à même d’aller loin dans la conflictualité directe.

À Athènes, dans le quartier d’Exarcheia, les habitants et ceux qui les ont rejoints font bloc une fois par semaine contre les opérations policières d’expulsion ; le reste du temps, ils organisent le ravitaillement des vieux et des malades. À Sivens, dans le Tarn, où un projet de barrage a été maintenu sur le Tescou – et où un manifestant, Rémi Fraisse, a été tué en octobre 2014 –, les « peluds » (chevelus), bêtes noires des agriculteurs locaux, scient les chaînes des engins arracheurs d’arbres et tentent de reconstruire la « maison commune » démantelée par les gendarmes. À Tarnac, sur ce plateau limousin de Millevaches rendu célèbre un matin de novembre 2008 par l’opération antiterroriste lancée par les services du premier gouvernement Sarkozy, les jeunes tiennent un « magasin général », où affluent chaque jour pour le repas bon marché des dizaines de désocialisés de la région ; mais ils recrutent aussi ceux et celles qui sont prêts au coup de main dans les grands contre-sommets européens et ils organisent débats, rencontres, festivals ou rédaction de textes collectifs.

À Detroit, métropole du Michigan transformée en vaste terrain vague par la crise de l’industrie automobile, les activistes militent jour après jour en faveur des minorités, de la rue jusqu’au tribunal, en même temps qu’ils orchestrent le repeuplement des maisons abandonnées et la mise en culture potagère des friches industrielles. À Notre-Dame-des-Landes, dans ce bocage nantais où le groupe Vinci doit construire un nouvel aéroport, les opposants s’affairent à creuser des chemins de traverse pour que les pelleteuses s’enlisent, mais aussi à assurer la coexistence harmonieuse avec les nouveaux arrivants, pochards ou simplement revêches, et plus ou moins prêts à socialiser. Et ils s’activent au combat contre les CRS, avec barricades et cours d’autodéfense, aussi bien qu’à la publication de livres et de brochures. Et dans le Val de Suse, cordon alpin italien où doit être percé un tunnel de cinquante-sept kilomètres pour doubler la ligne TGV existante Lyon-Turin (« le prototype des grands travaux inutiles1 », comme le résume Serge Quadruppani), c’est toute la population qui, d’année en année, alterne manifestations devant le chantier quasi militarisé et festivals d’art ou de littérature « No-Tav » (slogan de ces opposants au TGV italien), sabotages nocturnes des machines et réunions symboliques d’un tribunal du peuple pour recueillir les doléances des expropriés dans la salle de théâtre décatie du bourg de Bussoleno. Et il ne faudrait pas oublier les centaines de campements urbains, à travers toute l’Amérique du Nord, du mouvement spontané Occupy Wall Street de l’automne 2011, démantelés dès l’hiver 2012 sans que la vérité politique dont ils étaient porteurs puisse se résumer aux enthousiasmes naïfs des uns ou à la critique à l’ancienne de certains autres(2).

Déserter et résister. S’opposer et s’organiser. Ou juste « vivre et combattre », comme on le revendique à Notre-Dame-des-Landes : aller au contact de l’adversaire et assurer au groupe un mode d’existence autonome, de la santé à la culture et à l’autosuffisance alimentaire, et parfois jusqu’aux toilettes sèches et à l’auto-éducation des enfants. Une logique nouvelle relie ces différents aspects : plus on habite un territoire de façon autonome, résume un fanzine imprimé à Sivens, plus on forme un imaginaire commun, et plus on est alors à même d’aller loin dans la conflictualité directe. À chaque fois, tactiques de combat et de survie collective, modalités de lutte et d’existence semblent indissociables. On est aussi loin du culte que vouaient certains gauchistes des années 1970 à la seule « lutte armée » ou à la création de communautés retirées, que des vœux pieux des premiers altermondialistes pacifistes d’il y a vingt ans, qui défilaient pour un capitalisme « plus humain » ou pour un « autre monde possible ». L’autre monde, en ce milieu des années 2010, est bel et bien là, dans la gadoue et les bars autogérés, la guerre aux CRS et les potagers urbains.

Si l’on s’en tient à l’Europe occidentale et à l’Amérique du Nord – les mouvements sociaux récents des pays dits « du Sud » répondant à des logiques partiellement différentes (renversement de régimes autoritaires sclérosés, avec les « printemps arabes », ou réappropriation de ressources naturelles privatisées, comme en Amérique du Sud) –, la question que posent les expériences variées passées ici en revue n’est autre que celle du renouveau actuel des modes de contestation. Du moins pour celles et ceux qui ne croient plus dans les logiques électorales de la représentation, ni dans les logiques discursives de la simple critique, et qui ne remettent pas, comme au siècle dernier, leur destin collectif entre les mains d’organisations politiques ou syndicales instituées, aujourd’hui largement discréditées. Car derrière l’hétérogénéité de situations dispersées, qui sont plus ou moins liées, suivant les régions et les pays, à la lutte politique frontale ou plutôt à la logistique des survies collectives, trois ingrédients majeurs rassemblent ces nouvelles contestations, trois éléments qui, pour n’être pas tous neufs, se trouvent associés en une configuration inédite : le territoire, la forme de vie, et la palette élargie des actions.

Du social au territorial

L’ancrage territorial distingue d’abord ces réveils contestataires du cycle de luttes « hors-sol » – surtout ouvrières et étudiantes – des années 1960-1970. Dans les quartiers partiellement autonomisés des villes sud-européennes ou dans les « zones à défendre » (ZAD) des campagnes françaises, on veille à se dire « situé » plutôt qu’« ancré », et à investir souvent des lieux dont on n’est pas originaire. Mais il s’agit bien, dans les mots d’un rapport de la DATAR(3), d’un « glissement progressif de la conflictualité du champ du social vers celui du territorial » et, dans une moindre mesure, de la ville vers la campagne. « Il y a désurbanisation des luttes, estime Aurélien Berlan, opposant au barrage de Sivens. Aujourd’hui, elles ont plus que jamais besoin d’un sol, d’une base territoriale(4). » Plusieurs raisons expliquent que le territoire soit la scène d’un tel retour au combat. La violence destructrice du pouvoir y est, d’abord, à la fois plus visible pour tous et plus accessible aux réactions offensives que dans les grandes villes, anomiques et omnisurveillées. Ensuite, la « guerre » menée par ces quelques groupes relève de la « blocadie(5) », selon le terme repris par Naomi Klein : blocage des routes, des rails, des flux de nouvelles ou des réseaux en ligne, tous tentacules d’un nouveau système-monde organisé sur le modèle cybernétique de la circulation et de l’hyperconnexion. En outre, l’afflux en nombre de marginaux vers les ZAD ou les campagnes autogérées, moins attirés par la lutte que par cette zone dérogatoire, fait d’un tel territoire un contre-monde immédiat, souvent difficile à tenir, que son autonomie durement conquise comme ses problèmes matériels (alimentation, électricité, équipement, soins médicaux autonomes…) distinguent à coup sûr des solitudes urbaines. Et surtout, la veine écologiste radicale commune à la plupart de ces initiatives, des ZAD aux campements urbains d’Occupy, inspirée autant par la Deep Ecology britannique(6) que par le motif de la Terre dans l’indigénisme du Chiapas(7), fait de ces territoires-là un passage politique obligé : nous ne défendons pas la nature, répètent les zadistes, « nous sommes la nature qui se défend ». On est passé, en somme, de Reclaim the Streets, groupe-phare des manifestations altermondialistes d’il y a vingt ans, à Reclaim the Fields. Pourtant, l’ancrage territorial, qui pourrait faire penser et pourtant s’oppose en tout aux régionalismes chauvins et aux reterritorialisations identitaires, n’en pose pas moins une série de problèmes : le rapport aux habitants du cru, dont ce territoire est le seul cadre, le mode de subsistance néorural et les questions qu’il secrète, la désertion de nombreux combats urbains et des lieux de grand croisement, le risque d’une rupture – malgré les foyers de réfugiés qu’on accueille et les demandes d’asile politique qu’on soutient – avec les banlieues défavorisées.

Vient ensuite, pour caractériser ces nouvelles formes de contestation, le rôle majeur joué par l’idée, et la pratique, de la « forme de vie ». Collective, débrouillarde, inventive, plus ou moins joyeuse et plus ou moins durable, la forme de vie est l’expression d’un choix existentiel intégral, d’une critique active déployée à tous les niveaux de la vie quotidienne. Le refus de l’ordre existant prend ici des formes multiples, de la distribution des tâches domestiques au souci environnemental complet, des «automédic» aux raccordements pirates, de l’anticonformisme sexuel à des formes réenchantées d’amitié de combat – autant de libres choix inséparables des moments de lutte ou de radicalisation. Car le concept de « forme de vie », déjà présent chez Thoreau, Nietzsche, Schopenhauer, Wittgenstein ou Deleuze, prend cette fois un tour nettement politique, inspiré notamment par le projet théorique du philosophe italien Giorgio Agamben : le terme, hérité du clivage grec entre la « vie nue » animale (zoé) et la façon de vivre singulière (bios), désigne pour lui « une vie qui ne peut jamais être séparée de sa forme, une vie dont il n’est jamais possible d’isoler quelque chose comme une vie nue » – ainsi qu’il le propose dans sa réflexion sur la pauvreté, notamment celle du monachisme médiéval, en tant qu’instauration d’une autonomie(8). Ou bien, comme le résume la philosophe plus modérée Sandra Laugier, commentant la politique sans objet (ni représentant ni revendication) caractéristique du mouvement Occupy Wall Street : « Ce qui compte, c’est que la démocratie soit revendiquée comme un principe (…) une forme de vie ; pas “le changement” (proclamé ou imposé), mais des déplacements dans la vie ordinaire et les relations entre individus (mobilisations féministes ou écologiques, participation, collaboratif en ligne…), qui constituent le travail politique que les sociétés font sur elles-mêmes(9). » C’est aussi, dans une logique plus antagonique, que ce qui motive ces choix d’existence relève d’un « dégoût pour la forme de vie misérable de l’individu métropolitain(10) ». La durée de ces occupations de terrain, certaines depuis plus de dix ans, et le quotidien qui s’y épanouit articulent combat et forme de vie beaucoup plus clairement qu’au cœur des années 1970. À l’époque, en effet, celle-ci comptait peu, simple accessoire au service de celui-là, sauf justement chez les pacifistes et les hippies qui optèrent alors pour la « communauté » festive aux dépens de l’affrontement politique direct.

Car la troisième nouveauté réside, elle, dans la place prise par l’action directe et ses formes variées, qui n’excluent plus la violence politique défensive. Celle-ci, du lancer de boulons ou des bombonnes de gaz des zadistes jusqu’aux assauts de rue des autonomes grecs, ne trône plus au sommet d’une échelle fantasmée de façons de s’opposer ; elle est envisagée comme l’une d’entre elles, impossible à écarter, en rapport avec les autres techniques d’intervention. « Le préalable politique, c’est la diversité des pratiques de lutte, explique Mickaël Correia, qui a rejoint Notre-Dame- des-Landes en 2011. Toutes sont valides, contre les catégorisations officielles qui divisent les mouvements en opposant le cocktail Molotov ou la barricade offensive à la pétition ou à la réunion de trois mémés du coin pour plancher sur un recours auprès de Bruxelles – alors que tout est lié(11). » De fait, des ZAD à tous les groupuscules se formant parmi la jeunesse d’Europe et d’Amérique, le répertoire d’actions présente désormais un large spectre. Ses ruses opératoires multiples sont héritées des provocations pionnières des vingt dernières années, démonstrations chocs ou performances carnavalesques.

Ces formes d’action varient au gré des buts tactiques poursuivis, qu’il s’agisse d’alerter l’opinion ou d’affronter directement un pouvoir en place, d’improviser un flashmob (rassemblement instantané) ou de faire pression par tous les moyens contre une décision de justice inique. Elles peuvent avoir l’ostentation des nouvelles techniques de ludo-activisme, provocations joueuses mais effectives dont furent des précurseurs la Church of Stop Shopping – animée par un vrai pasteur moquant le consumérisme devant les boutiques new-yorkaises – ou les Yes Men américains de Paris – organisant des congrès managériaux délirants ou des attaques médiatiques contre l’action en bourse de grands groupes chimiques. Mais elles peuvent avoir aussi la clandestinité des saboteurs, des hackers et des militants anti-technologie, qui s’inscrivent dans la fière tradition des luddites anglais du XIXe siècle – brisant les machines pour ne pas être inféodés aux normes nouvelles du travail industriel – ou des gangs anti-informatique de la France des années 1980. Sabotage des engins sur les chantiers contestés, piratage des sites web officiels ou « fuites » des fichiers militaires – dans la foulée des révélations de Wikileaks et d’Edward Snowden –, refus pour certains du téléphone portable et des ondes électromagnétiques, guerre déclarée au tout-automobile ou aux nanotechnologies de surveillance, ou encore actions des collectifs de chômeurs contre les caisses de supermarché automatisées ou les guichets électroniques des administrations : bon nombre de ces nouvelles actions directes sont ainsi dirigées explicitement contre une hydre technologique érigée en ennemi numéro un. Elles renouent ainsi à la fois avec le romantisme arcadien d’un Henry David Thoreau – dont Walden ou la vie dans les bois, récit de 1854, est un des bréviaires de la nouvelle génération – et avec les stratégies saboteuses des ouvriers du textile de la première révolution industrielle. Soit le refus des usages technologiques courants, d’un côté, et la guerre ouverte contre les machines, de l’autre.

Un contre-pouvoir destituant

Cette galaxie de terrains de luttes et de cellules actives n’a pas encore démontré son efficacité politique propre. Laquelle reste éminemment problématique, au vu des échecs successifs et du petit nombre concerné. Mais elle n’en réinvente pas moins les formes de vie et d’action, avec notamment pour originalité, par rapport aux avant- gardes révolutionnaires d’il y a quarante ans ou aux organisations politiques plus hiérarchiques, le rôle important qu’y jouent désormais les femmes – cause et conséquence d’une telle configuration inédite. Les femmes y impriment leur marque non plus comme mouvement politique séparé, et mal articulé à ses homologues majoritairement masculins, comme avec les féminismes radicaux des années 1970, mais au sein même des collectifs et des groupes en formation, et comme élément clé de la pérennisation des nouvelles formes de contestation. Sans que leur rôle accru signale une inflexion plus existentielle, ou moins guerrière, des luttes en question. Car cette même galaxie contestataire, si elle a en commun la rupture avec la logique léniniste ancienne de la prise du pouvoir, n’est pas réductible pour autant au slogan pacifiste des années 2000 : « changer le monde sans prendre le pouvoir », inspiré du livre du philosophe irlandais John Holloway, proche des Zapatistes mexicains(12). La rassemblerait plutôt, et sur un mode plus conflictuel, le principe volontiers actif d’un « pouvoir destituant », comme en attestent brochures amateures et essais militants. À rebours du « pouvoir constituant » théorisé par les communistes d’hier(13), le pouvoir destituant pourrait être défini comme une « tension matérielle et symbolique vers la sécession et l’esquive, capable de déjouer toute prétention au gouvernement institutionnel de la vie», cette vie que nous auraient confisquée le désastre économique néolibéral et les nouvelles technologies biopolitiques – pour citer les termes foucaldiens dans lesquels se présente la revue franco-italienne La Rose de personne, montée dans la foulée des soulèvements des banlieues françaises, à l’automne 2005. Ce n’est pas seulement l’« aménagement du territoire », en d’autres termes, que combattent les zadistes ou les résistants urbains, mais plus largement le «management de nos vies»(14). Sécession et esquive, donc, sans exclure l’action directe, ni la violence défensive. Car plus que les grues de ces chantiers démesurés ou les cordons policiers des batailles de rue, ce que démontent aujourd’hui les nouvelles luttes n’est autre que le discours dominant sur la violence politique. Ce discours qu’entonnent avec zèle depuis trois à quatre décennies les médias, les élus, les intellectuels à succès et même beaucoup de chercheurs en sciences humaines : diabolisation et naturalisation de toute forme de violence collective, systématiquement rabattue sur ses extrêmes fantasmés, que ce soit la puissance aveugle de la catastrophe naturelle ou le fanatisme sanglant de l’attentat terroriste ; et dissociation, jusque dans les manuels d’histoire et les éditoriaux de la presse dite « de gauche », entre les luttes populaires les plus farouches et les conquêtes du progrès, lesquelles pourtant ne furent que très rarement obtenues sans violence. Jusqu’à rendre inconcevable, dorénavant, la vieille dimension stratégique, instrumentale et, partant, contrôlée, de la violence militante ou insurrectionnelle.

D’où l’équivalence partout admise aujourd’hui entre l’atteinte aux biens et la violence sur les personnes – qu’on qualifie de « barbares » les jeunes de banlieue brûlant des bâtiments en novembre 2005, ou de « terroriste » le groupe de Tarnac suspecté de sabotage sur des caténaires de la SNCF. D’où l’interprétation dépolitisante des mouvements sociaux par la presse généraliste et ses éditorialistes officiels, en rabattant les émeutes lycéennes sur le déterminisme hormonal, les soulèvements en banlieue sur le fanatisme religieux, ou ceux de Toulouse début 2015 – après la mort de Rémi Fraisse – sur la seule émotion qu’aurait causée un « accident » mortel. D’où, surtout, l’usage en épouvantail idéologique d’une polarité violents vs. non-violents partout reconduite, qui permet de distribuer bons et mauvais points et d’opposer, comme par une brèche de nature, les violents aux non-violents, le mouvement social aux nihilistes égoïstes, les manifestants aux « casseurs », ou même les bons étudiants en lutte pour leurs droits aux « jeunes de banlieue » incendiant leur école. Outre qu’elle achève de diviser une plèbe dont l’unité – nationale ou sociale – est de plus en plus fragile, cette opération sélective a l’avantage, pour l’ordre social, de bannir tout recours à la violence en en essentialisant les ressorts. On est violent ou non-violent de naissance, en somme, ou par les déterminismes plus ou moins suggérés de la classe sociale, de l’ancrage de quartier, et bien sûr, de plus en plus, de l’origine ethnique et de l’influence religieuse. Même quand le passage de la non-violence à la violence relève plus prosaïquement d’un glissement imprévu, celui des circonstances, des perceptions, des tactiques ou de leurs limites : non-violent ce matin mais violent ce soir, en fonction de la réponse de l’État, de l’évolution du contexte heure par heure, ou de la nouvelle enfin parvenue qu’une marche pacifique a été dispersée sans pitié par les grenades policières. Les circonstances sont ici la clé, comme le savait, bien avant Lénine,

Chateaubriand lui-même, dans son Histoire de France : « Les forfaits n’inspirent d’horreur que dans les sociétés au repos ; dans les révolutions ils font partie de ces révolutions même, desquelles ils sont le drame et le spectacle. » Un propos auquel fait écho, un siècle et demi plus tard, la réflexion non moins mesurée de la philosophe politique Hannah Arendt sur la violence des rébellions des années 1960, lorsqu’elle l’indexe sur un certain contexte, tout près alors de la justifier : « En certaines circonstances, la violence – l’acte accompli sans raisonner, sans parler, et sans réfléchir aux conséquences – devient l’unique façon de rééquilibrer les plateaux de la justice(15). »

Méconnaître le rôle des circonstances revient à restreindre strictement l’action collective, imputable dès lors aux seuls déterminismes sociaux ou idéologiques, et non plus aux convulsions historiques. Et, pour ce faire, on transforme quelques références de combat héritées du XXe siècle en icônes de la non-violence. C’est en effet biaiser avec la vérité que de muer le Mahatma Gandhi en apologue mystique de la non- violence, comme le fait Étienne Balibar, pour rehausser un léninisme trop belliqueux à ses yeux d’une touche de désobéissance civile beaucoup plus au goût du jour. Son confrère Georges Labica, resté plus proche de la filiation marxiste, lui répliqua que la violence n’était pas un concept homogène, qui exigerait un rééquilibrage des héritages théoriques et stratégiques, mais rien d’autre qu’un terme stigmatisant forgé par le pouvoir pour escamoter la réalité des luttes sociales(16) – débat tronqué puisque Gandhi, de son côté, répéta jusqu’à la fin qu’il aimerait « mieux que l’Inde défendît son honneur par la force des armes plutôt que de la voir assister lâchement et sans se défendre à sa propre défaite(17) ». De même qu’il est inexact de dépeindre, comme le font les bien-pensants de ce début de siècle, l’objecteur de conscience Thoreau, toujours lui, en pacifiste champêtre d’une Amérique d’avant l’histoire: ce contemporain de l’esclavage défendait avec ferveur le terroriste abolitionniste John Brown et ses massacres de sudistes, martelant que « jamais aucun homme en Amérique n’a[vait] combattu avec autant de persistance, autant d’efficacité pour la dignité de la nature humaine(18) ». Et le mensonge le plus flagrant concerne Nelson Mandela, déifié au fil des deux dernières décennies en Messie noir du pacifisme, en grand-père patelin de tous les non-violents, là où celui qui avait su l’emporter, à la tête de l’ANC, sur la frange communiste pacifiste de son parti, alla répétant toute sa vie que « violence et non-violence ne sont jamais mutuellement exclusives(19) ». Gandhi en guide spirituel hindou, Thoreau en poète animiste, et Mandela – ou son cousin étatsunien Martin Luther King, leader du mouvement noir pour les droits civiques – en figure laïcisée d’une fraternité chrétienne : cette sainte-trinité repeinte aux couleurs de l’époque fut d’autant plus souvent mise en avant, ces dernières années, qu’elle permet d’ontologiser et de déshistoriciser les notions de violence politique et d’action collective directe.

C’est contre un tel leurre que s’élève Aurélien Berlan lorsqu’il rédige, à Sivens, une fable qui sera largement lue sur les réseaux, avec son titre parodiant Duras, « Un barrage contre le pacifisme ». Une vieille fée, fantôme très alerte d’une maquisarde de 1940, y explique à un pacifiste d’aujourd’hui qu’il n’y a pas d’opposition de principe entre violents et non-violents, mais une complémentarité de fait entre eux, au cœur de l’action, dans la distribution du travail contestataire – et que ce sale mot de violence, qui « fascine et terrifie », est surtout là pour autoriser le pouvoir à « mettre tous les illégalismes dans un même sac »20. Et c’est aussi contre l’invocation conciliatrice, et démobilisatrice, d’une vague espérance archéo-chrétienne que s’insurgeait en 1986 son aîné Günther Anders, philosophe-activiste et vieux militant anti-nucléaire, quand il revendiquait la violence politique au nom de la « légitime défense » du collectif humain menacé – suite à l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl. Happenings et myosotis ne servent plus à rien, estimait-il, en assimilant le terme de non-violence à « une renonciation à l’action », et celui d’espoir à « un autre mot pour dire “lâcheté”, et ne pas agir ». Jusqu’à citer, pour dissiper pour de bon l’écran de fumée pacifiste de tous les « bigots », l’Évangile (10, 34) dans laquelle Mathieu lui-même dit ne pas être « venu apporter la paix, mais l’épée(21) ».

Logiques de révolte

Derrière le moralisme dominant, une pensée plus stratégique, et dialectique, de l’action contestataire se diffuse aujourd’hui, sur les blogs, les sites internet, dans les revues ou les livres. Une pensée plus attentive aux logiques propres de la révolte qu’à ses justifications éthiques ou humanistes: idée capitale, pour ces nouveaux combattants, que celle d’une contestation qu’il faut débarrasser de ses reliquats moraux et de son indignation désarmante, pour en explorer plutôt les mécaniques, la physique propre, la logique historique et existentielle – dans la lignée par exemple du philosophe Jacques Rancière, l’un des rares penseurs vivants qui soient relativement indemnes de cette méfiance nouvelle des protestataires envers les intellectuels de la gauche critique(22). Les références théoriques sont d’ailleurs plus souvent anciennes qu’actuelles : on relit, ou découvre, les critiques anarchistes de la « négociation et [de] la discussion », chez Kropotkine ou Emma Goldman ; on pratique une relecture politique de Foucault ou Deleuze du côté de Giorgio Agamben ou des néo-spinozistes – en réhabilitant, contre celles de Voltaire et Rousseau, les « Lumières radicales » d’Amsterdam à la fin du XVIIe siècle, ou en élaborant avec Frédéric Lordon une contre- économie immanentiste et désirante(23) ; et on exhume les réflexions du militant anticolonial Frantz Fanon sur la violence émancipatrice, celle qui « humanise » les colonisés et tisse entre eux une communauté affective(24). Car au-delà des refus opposés à la polarité violents/non-violents, ce qui caractérise ces pratiques – et ces ébauches théoriques – inédites de la contestation est le souci d’arracher l’action politique directe à tout ce lexique suspect de la « violence ». Plutôt que cette notion fourre-tout exhalant la peur et l’état de nature et signalant avant tout une pensée policière du présent, on préfère ancrer le réveil politique dans une situation donnée, dans un sol de combat, une tactique effective, loin du confusionnisme ambiant. Aussi est-ce moins d’un retour qu’il s’agit ici, à la violence de l’histoire ou aux avant-gardes révolutionnaires, que d’une réinvention en cours des panoplies contestataires. L’ambiance, chez ces nouveaux chantres de l’action directe, n’est plus du tout celle des années 1960-1970, quand on s’ébattait entre guerre froide et héritage de la Résistance, passion pour les arts (chinois) de la guerre et pour le « pouvoir dialectique de la négation » (Marx), et tentations plus rhétoriques qu’effectives, à quelques célèbres exceptions près, pour l’enlèvement ciblé et la lutte armée. À cette fièvre éphémère de la décennie 1970 succéda, comme on le sait, la contre-révolution répressive des années 1980, quand furent démantelés les derniers collectifs, reconvertis les francs-tireurs d’hier, pendant que l’extrême gauche occidentale faisait ostensiblement son deuil de la violence politique(25). Celle-ci fut abandonnée par les cellules ou les partis les uns après les autres, pour se rendre présentables, et exorcisée en place publique comme le mal absolu par tous ceux qui étaient passés, en quelques années, « du col Mao au Rotary(26) ».

Ce que signalent le succès de certaines rééditions, l’intérêt sincère pour les luttes d’hier et le souci, chez les jeunes militants et les chercheurs, de renouer certains fils historiques est moins, en fin de compte, un culte naïf des années 1970 qu’un droit d’inventaire inédit à leur égard. C’est le souci d’en tirer des leçons tactiques pertinentes sans en transplanter aujourd’hui le dogmatisme révolu. La première de ces leçons, avec ses enjeux politiques et philosophiques, a moins à voir avec Marx qu’avec Spinoza – et son concept d’une puissance collective propre, à pleinement déployer –, moins avec la lutte des classes au sens strict qu’avec toute une énergétique du collectif, pour recanaliser et repolitiser les pulsions destructrices de l’individu égaré. C’est pour retrouver une prise sur le monde qu’il faudrait, selon les nouveaux contestataires, agir directement, par l’occupation ou le sabotage, le die-in ou le flashmob, l’assaut urbain ou la survie agraire. Agir, autrement dit, sans passer par la médiation jugée désactivante du discours critique ou de la représentation politique. Derrière la diversité des causes et des groupes, tel est bien, dans l’esprit de ceux qui en ont fait le choix, le seul moyen de sortir du cercle vicieux d’impuissance et de fatalisme, de cynisme et de désillusion, dans lequel le présent sociopolitique paraît pris au piège depuis la fin des années 1970. Ce que remet à l’ordre du jour, en d’autres termes, ce souci de l’action directe, tactique et multiple, n’est autre que la capacité collective d’agir sur le monde et de le transformer, la possibilité liminale de former un sujet collectif en acte. On retrouve ici, pour dire cette aptitude à l’action, à la fois grammaticale et politique, le concept cardinal d’agency, ce concept que la pensée politique anglo-américaine a remis récemment en avant, afin de désigner les luttes minoritaires ou les élans sociaux transversaux, sans que la langue française de son côté ne parvienne à le traduire(27). Les trois éléments distingués au début (ancrage territorial, forme de vie, répertoire varié d’actions) pour caractériser la nouvelle contestation illustrent parfaitement cette notion d’agency : un terrain sur lequel agir, une existence avec laquelle élaborer un rapport actif et autonome, une panoplie tactique au gré de laquelle tester et déployer un certain efficace, une certaine capacité d’agir.

Car l’enjeu ici, et le chantier théorique qui reste à défricher, est de penser dialectiquement le rapport entre un mode d’action en prise directe et le sentiment d’impuissance, individuel et collectif, dont il procède et qu’il permet seul de dissiper. Soit le vieux lien à examiner, comme jadis s’y essayèrent Sigmund Freud ou Herbert Marcuse, entre l’action cathartique et la restriction moderne du champ de l’agir, entre le désenchantement de l’action et le désir direct d’agir – ou entre la rage contenue de la multitude et ce fatalisme naturalisant, proscrivant toute action, dont s’autorise encore et toujours la rhétorique néolibérale. Laquelle nous répète depuis quarante ans qu’il ne saurait y avoir d’alternative au régime socioéconomique en place. Et nous fait dès lors passer les soubresauts de la finance mondiale pour aussi peu contrôlables que ceux de la météo, et les décisions de la politique officielle pour aussi peu souveraines que les palpitations d’un cœur malade. Personne là-haut n’y peut rien, et la foule, en bas, interdite d’agir, encore moins. L’action directe, y compris la violence défensive, ou même plus gratuite, autodestructrice, paraît la seule clé pour se libérer des « entraves qui pèsent dans le monde moderne sur la faculté d’agir » : lorsque les causes du mal sont diluées dans un fatum inexpliqué et que le « règne bureaucratique de l’anonyme » achève de déresponsabiliser le pouvoir, une violence intérieure nouvelle se fait jour, concluait Hannah Arendt, « fureur absurde » prête à l’explosion pour retrouver un peu de contrôle sur sa vie(28).

De l’impuissance à l’action directe

C’est à l’aune de cette dialectique de l’impuissance et de la capacité d’agir collective qu’il faut comprendre les nouvelles modalités de la contestation et l’arrière- plan historique contre lequel elles s’inventent. Double histoire entrecroisée, double chronologie contradictoire dont tentent de faire sens les historiens du présent, l’histoire des dominants étant indissociable ici de celle des dominés : quatre longues décennies de «pacification» néolibérale d’un côté, deux courtes décennies de réinvention contestataire de l’autre, soit deux trames simultanées, enchevêtrées. Le terme de « pacification » désigne à la fois la résolution de la génération d’après-guerre à tourner la page des violences totalitaires du XXe siècle et les dispositifs plus spécifiques, et plus récents, de prohibition étatique de la violence – alors même que l’État, mais aussi les mafias et les multinationales, en gardent plus que jamais le monopole légitime. « Pacification » traduit aussi l’ancienne croyance, qui sembla triompher quand tombait le Mur de Berlin, il y a un quart de siècle, dans les vertus apaisantes et harmonieuses de l’économie de marché. Ainsi que l’affirmaient au XVIIIe siècle Adam Smith, Mandeville ou Montesquieu, « l’effet naturel du commerce est de porter à la paix(29) ». De ce versant-là de la pacification on sait ce qu’il est advenu : paupérisation généralisée, nouvelles tensions de classes plus ou moins reversées dans des conflictualités identitaires, rivalité principielle de tous contre tous, extension inédite du domaine de la souffrance au travail, aventurismes impérialistes pour tromper la crise ou faire oublier l’austérité. Sans oublier le nouveau modèle de développement sino- saoudien, qui achève de dissocier le marché de l’État de droit, l’échange de la paix, le capitalisme de la démocratie – et de déciller les yeux de ceux qui persistent à croire que celui-là aurait toujours eu besoin de celle-ci. On connaît cette trame historique contemporaine, celle des trois ou quatre dernières décennies, qui passe par la dérégulation forcée des années 1980, la financiarisation des économies et le retour de la guerre dans les années 1990, et la remilitarisation néoconservatrice des années 2000, sous le prétexte de courte durée d’une imminente «guerre des civilisations», accréditée au départ par les attentats du 11 septembre 2001.

Mais en face, la contre-trame des résistances et de la réinvention des formes de contestation sociale travaille à déjouer l’impuissance et à renouveler un arsenal de lutte que les discours dominants nous disaient obsolète, épuisé, exsangue. Ces dates-là aussi sont connues, mais c’est leur enchaînement et l’élan général qui en procède qui accréditent ici, malgré les défaites cuisantes et la faible représentativité de ces pionniers, l’idée que s’inventeraient aujourd’hui de nouvelles façons de s’opposer, entières, intransigeantes, susceptibles d’essaimer largement. Et la preuve statistique, aussi, qu’émeutes, résistances et mouvements sociaux se multiplient depuis peu, ainsi que les mesurent jour après jour l’anthropologue Alain Bertho et son décompte des « rages populaires » dans le monde depuis dix ans : avec un quintuplement du nombre d’émeutes entre 2009 et 2013, on est en présence, comme il le conclut lui-même, d’une séquence plus dispersée dans les causes et l’espace mais tout aussi intense que celles du « printemps des peuples » au milieu du XIXe siècle (autour de 1848) ou des deux décennies de protestations mondiales entourant Mai 196830. Car la chronologie, à nouveau, figure un emballement. Au cœur des années 1990, entre grèves durables de la fin 1995 et nouveaux combats spécifiques avec tactiques renouvelées – pour le logement, les sans-papiers, les malades du sida, les chômeurs ou les immigrés –, un réveil social protéiforme semble secouer une société amorphe. Cette société pacifiée qu’on avait crue un peu vite acquise aux doctrines libérales et aux joies de la « fin de l’Histoire »(31). Pendant que se déploient, à la place laissée vacante par un mouvement social unitaire essoufflé, des mouvementismes politiques inédits, sexuels ou culturels, micropolitiques ou écologistes, la zone euro-américaine connaît sa première séquence altermondialiste, celle qui va du contre-sommet de Seattle (novembre 1999) à celui d’Évian-Annemasse (juin 2003).

En novembre 2005, le soulèvement des banlieues françaises suite à la mort des adolescents Zyed Benna et Bouna Traoré, réfugiés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois pour échapper aux policiers, renoue le fil d’une tradition occidentale d’émeutes politiques des minorités – Harlem en 1935, Chicago à l’été 1968, Brixton, au sud de Londres, en 1981 et 1985, et les Minguettes, près de Lyon, qui faisaient émerger en France, en 1981, la question dite des « banlieues ». Les commentateurs ont beau dénier à cette flambée de 2005 toute dimension politique, c’est bien un sujet collectif inédit, encore désuni et indéfini, qui est en train de s’ébrouer de l’autre côté du boulevard périphérique. Puis l’année 2006 n’est pas en reste, comme l’illustre le cas français: le mouvement étudiant contre l’instauration du Contrat première embauche (CPE), s’il échoue à faire le lien avec les émeutes des banlieues, occasionne occupations de bâtiments prestigieux, pillages ciblés et affrontements avec la police tels qu’on ne les avait plus vus depuis longtemps. Ensuite, les pays européens les plus touchés par la crise financière éclatant fin 2008 – surtout la Grèce et l’Espagne – voient des quartiers entiers de leurs villes faire sécession, malgré la violence policière. En France, pendant ce temps, les actions apparemment plus calmes du collectif AC! – qui occupe des agences Pôle Emploi –, des Intermittents et précaires radicalisés par le conflit de 2003 – qui interrompent des concerts ou envahissent des plateaux de télévision – et des associations pour le relogement des sans-abri – qui squattent les immeubles vides des beaux quartiers – achèvent de renouveler la politique non gouvernementale, la politique des activistes et des cellules militantes. C’est alors le triple tournant de 2011 : « printemps arabes » en Afrique du Nord et au Proche-Orient, Occupy Wall Street en Amérique du Nord et émeutes de Londres, sociales autant que raciales, venues rappeler aux « pacificateurs » que rien jamais n’est acquis, même dans un pays aussi sauvagement dérégulé et (néo)libéralisé que la Grande-Bretagne post-thatchérienne. Puis ce sont, depuis trois ou quatre ans, les ZAD et les sécessions urbaines d’aujourd’hui. Face à l’impuissantisation du mouvement social, il s’agit à chaque fois, en somme, de réinventer des formes de vie et des modalités opératoires en rupture. Et face à la violence sourde, normalisée, à peine euphémisée par nos gadgets interactifs, de la nouvelle économie-monde, il s’agit de retrouver concrètement, sur un sol autonome, dans un temps réapproprié, une marge d’action collective – qui n’exclura plus, cette fois, la violence réactive, ou défensive. Soit un programme, ou un anti-programme, qui pourrait bien faire beaucoup plus d’émules que ne le laisse croire sa marginalité initiale. Ancrée dans des formes d’existence singulière, réticente aux efficaces organisationnels et idéologiques qui la caractérisaient au XXe siècle, et en partie dissociée des agendas politiques et médiatiques imposés, la contestation sociale nouvelle, encore très minoritaire et tactiquement problématique – notamment face à la montée générale des extrêmes droites –, n’en a pas moins cette fois de beaux jours devant elle.

1 « Résistance dans la vallée », Le Monde diplomatique, décembre 2014.

2 Voir par exemple C. Hedges et J. Sacco, Jours de destruction, jours de révolte, Futuropolis, Paris, 2012 (pour l’autocélébration candide d’Occupy) et T. Frank, « Occuper Wall Street, un mouvement tombé amoureux de lui-même », Le Monde diplomatique, janvier 2013 (pour la critique de ses lacunes opératoires et de ses refus tactiques par la gauche sociale traditionnelle).

3 Cité in Comité invisible, À nos amis, La Fabrique, Paris, 2014, p. 188.

4 Entretien avec l’auteur.

5 Mot qui désigne cette « zone mouvante de conflits transnationaux qui surgit (…) partout où sont discutés des projets de mines, de puits de gaz, d’oléoducs… » (N. Klein, Tout peut changer. Capitalisme et changement climatique, Actes sud-Lux, Arles et Montréal, 2015).

6 Terme repris du philosophe Arne Naess par des militants anglais pour désigner l’extension du parti-pris écologiste à une politique d’ensemble de défense active du « vivant ».

7 Dans la résistance des Zapatistes du Chiapas, révélée par la prise de San Cristobal de Las Casas en 1994, la terre est un élément central, à la fois socio-écologique et spirituel, au sens du grand cycle indien dans lequel les vivants cultivent la terre et les morts l’ensemencent.

8 G. Agamben, De la très haute pauvreté. Règles et forme de vie (Homo Sacer, IV, 1), Rivages, Paris, 2011.

9 « Les nouvelles formes de la contestation », entretien avec Sandra Laugier et Albert Ogien, Le journal du CNRS, septembre 2014 (https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-nouvelles-formes-de-la- contestation). [C’est moi qui souligne.]

10 Comité invisible, À nos amis, op. cit., p. 48. [C’est moi qui souligne.]

11 Entretien avec l’auteur.

12 J. Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir. Le sens de la révolution aujourd’hui, Syllepse, Paris, 2008.

13 Voir par exemple A. Negri, Le Pouvoir constituant. Essai sur les alternatives de la modernité, PUF, Paris, 1997.

14 Les deux expressions forment le sous-titre du bulletin des opposants au barrage de Sivens, Sans aucune retenue (http://cras31.info/IMG/pdf/2_-_bulletin_sans_aucune_retenue.pdf).

15 H. Arendt, Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine, Pocket, « Agora », Paris, 2003 [1972], p. 163. [C’est moi qui souligne.]

16 É. Balibar, « Lénine et Gandhi : une rencontre manquée ? », in Violence et civilité, Galilée, Paris, 2010, et G. Labica, Théorie de la violence, Vrin, Paris, 2007.

17 Gandhi, Tous les hommes sont Frères, Gallimard, « Folio », Paris, 1990, p. 182-183.

18 Dans son plaidoyer pour John Brown de 1859 (H. D. Thoreau, Plaidoyer pour John Brown, Pauvert, Paris, 1977).

19 Cité in S. Laurent, « La non-violence est-elle possible ? » (http://www.laviedesidees.fr/La- non-violence-est-elle-possible.html#nb9)

20 Sans aucune retenue, op. cit.

21 G. Anders, La Violence : oui ou non. Une discussion nécessaire, entretien avec Manfred Bissinger, Fario, Paris, 2014, p. 20-22.

22 Le titre emblématique est ici celui de la revue montée par Rancière en 1975, Les Révoltes logiques (rééditées en-ligne en 2013 par les éditions Horlieu : http://horlieu- editions.com/introuvables/les-revoltes-logiques/les-revoltes-logiques-n-1.pdf).

23 Voir notamment son Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, Paris, 2010.

24 Les Damnés de la terre, La Découverte, Paris, 2002 [1961], surtout le chapitre 1 et la préface de Jean-Paul Sartre, qui saluait en Fanon la première tentative « depuis Engels [pour] remettre en lumière l’accoucheuse de l’histoire », la violence des opprimés.

25 I. Sommier, La Violence politique et son deuil. L’après-68 en France et en Italie, PUR, Rennes, 2008.

26 G. Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, Marseille, 2003 [1986], autre réédition significative d’un pamphlet épuisé.

27 Les francophones du Québec traduisent, quant à eux, agency par « agentivité ».

28 H. Arendt, Du mensonge à la violence, op. cit., p. 138 et 184.

29 Montesquieu, L’Esprit des lois, Livre XX (Œuvres Complètes, Gallimard, Paris, 1951, vol. II, p. 585).

30 http://berthoalain.com.

31 F. Fukuyama, La Fin de l’histoire et le Dernier Homme, Flammarion, Paris, 1992.

Source : Publié dans la Revue du crieur No 2

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