Mouvement débout, pas de plus (note d’actualité)

« Nous ne revendiquons rien »

Depuis The standing man sur la place Taksim ce que pourrait être quelque chose comme un mouvement débout a touché une intelligibilité sensible. Un mouvement qui agit en suspendant le cadre de l’action-reaction pour donner corps à une temporalité autre par rapport au rythme frénétique de la nouveauté et de la mobilité instaurées par le marché. Le mouvement qui prend corps depuis plusieurs semaines maintenant en France semble s’inscrire en faux par rapport aux pratiques oppositionnelles de gauche, avec ses manifestations autorisés et ses demandes ou revendications. Surement le fait que le gouvernement actuel est soit disant « de gauche » n’est pas sans rapport avec ce débordement du cadre qui rappelle la séquence récente ouverte par les événements de Décembre 2008 en Grèce (avec la réapparition du nom « Dékémvriana »), et puis les mouvements d’occupations de places en 2011.

Repu2  Depuis la tribune de l’AG de Tolbiac le 30 mars, puis à nouveau sur la place de la République le 31 durant la première Nuit Débout, mais aussi dans une tribune qui porte ce même titre, F. Lordon n’a cessé de proclamer : « Nous ne revendiquons rien »[1]. Dans une autre tribune, publié le 22 mars sur Lundi matin signée par des étudiants-occupants de l’université de Tolbiac, il est question cette fois de propositions : « « Mais qu’est-ce que vous proposez ? » foutez-vous la au cul votre question. Non seulement il faudrait que nous soyons jeunes et cons mais en plus « jeunes à proposition » »[2]. Peu de temps avant, dans leur tribune publiée dans Libération le 24 janvier, E. Hazan et J. Coupat faisaient appel à un processus destituant : « un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible »[3].

La déclaration « nous ne revendiquons rien » comme point de départ s’ouvre vite à un conflit interne qui risque de faire le terrain glissant pour le mouvement debout. Mais patientons d’abord un petit peu sur le point de départ : ne pas revendiquer telle ou telle chose, à l’occasion le retrait de la loi travail, implique la rupture de la part de ceux qui se manifestent, alors que personne ne leur demande de le faire ainsi, avec le cadre de la « négociation ». Car revendiquer implique un cadre que les gens reconnaissaient comme légitime, or nous sommes manifestement dans un de ces « moments » où c’est le cadre lui-même qui devient objet de litige. On peut dire que toute politique radicale (au sens d’un geste qui va à la racine et tente de l’arracher) implique ce premier pas de rompre avec le cadre de la négociation/revendication avec le pouvoir en place. Les difficultés ainsi que les divisions internes surgissent avec « le pas de plus ».

Qu’est-ce que cela peut être « faire » un pas de plus ? Et comment ce pas de plus peut prendre la forme d’un radical « défaire » ? Logique donc de la dé-faite, au sens où il s’agit de défaire ce qui est fait, agir non pour oeuvrer mais désoeuvrer. C’est bien là l’idée d’un pouvoir ou plutôt d’une puissance destituante dont G. Agamben est devenu en quelque sorte l’intellectuel organique, et le Comité Invisible une des figures phares de sa prose.

« C’est ce qu’on a toujours vu, les révolutions se passent comme ça : on a une violence qui va constituer les droits, un nouveau droit, et après on aura un nouveau pouvoir constitué qui va se mettre en place. Tandis que si on était capable de penser un pouvoir purement destituant, pas un pouvoir mais justement je dirais pour cela une puissance purement destituante, on arriverait peut-être à briser cette dialectique entre pouvoir constituant et pouvoir constitué qui a été, comme vous le savez, la tragédie de la Révolution. »[4]

Agamben porte précisément un certains diagnostique sur les récents mouvements : « C’est ça qui s’est passé et on le voit partout même maintenant, par exemple dans la révolution du Printemps arabe. Immédiatement, on a fait des assemblées constituantes et ça a été suivi par quelque chose de pire que ce qu’il y avait avant. Et le nouveau pouvoir constitué qui s’est mis en place par ce mécanisme diabolique du pouvoir constituant devient un pouvoir constitué. »

Avec les nouvelles contraintes imposées par le Capital à l’organisation du travail : précarisé, flexibilisé, intermittent, voir Uberisé[5], la grève générale déclinée au XXIe siècle serait-elle non pas l’arrêt de la production dans les usines mais une sorte de grève humaine dans le bio-pouvoir ? Mettant à l’oeuvre une puissance de désoeuvrement : non pas une inertie, ne rien faire ou chômer, mais une forme d’action qui consiste à désœuvrer les œuvres ?

« Amorcer une destitution pan par pan de tous les aspects de l’existence présente »[6] ou défaire comme un pas de plus. La référence d’Agamben à la tragédie de la Révolution n’est pas naïve. Quelque part, les expérimentations de la politique émancipatrice du XXe siècle sous le nom de marxisme-léninisme ont fleuri d’une certaine interprétation de la défaite de la Commune dont la forme-parti était censée en être le « remède ». Que les révolutions tournent mal, cela n’a jamais empêché les gens à devenir révolutionnaires, mais y a-t-il un nouveau « régime » de l’interprétation des défaites ? C’est le moment d’y penser, quitte à tenir un instant débout devant ce pas de plus, fait ou à faire.

Un sujet politique n’est pas, en premier lieu, revendicatif mais déclaratif. Sur ce point, la conception de Rancière rencontre celle de Badiou. Mais cela renvoie surtout au caractère performatif de toute subjectivation dissensuelle. Arraché de tout ancrage dans une entité sociale (les travailleurs, les prolétaires), le sujet politique ne surgit qu’avec et en fonction d’un mouvement politique réel. D’une certaine manière le « scandale ‘68 », c’était un mouvement réel d’émancipation qui se déployait contre les bons principes de la science révolutionnaire. Dans ce sens, on pourrait dire que la « leçon ignorante de Mai 68 » nous a appris que les mouvements réels d’émancipation nécessitent toujours des révoltes logiques. Y a-t-il aujourd’hui quelque chose qui s’est stabilisé comme une nouvelle sagesse révolutionnaire ?

« Le problème des mouvements « destituants », cependant, est qu’ils se condamnent eux-mêmes à l’inanité s’ils ne se résolvent pas à l’idée qu’aux grandes échelles il n’y a de politique qu’instituée, ou réinstituée, y compris de cette institution qu’ils ont d’abord voulu contourner : la représentation. C’est sans doute une ivresse particulière que de rester dans le suspens d’une sorte d’apesanteur politique, c’est-à-dire dans l’illusion d’une politique « horizontale » et affranchie de toute institution, mais si le mouvement ne revient pas sur terre à sa manière, c’est l’ordre établi qui se chargera de l’y ramener — et à la sienne. Mais alors, comment sortir de cette contradiction entre l’impossible prolongement du suspens « destituant »… et le fatal retour à l’écurie parlementaire ? Il n’y a qu’une seule réponse, presque logique, à cette question décisive : s’il faut revenir sur terre, c’est pour changer les formes mêmes de la politique. »[7]

Nulle attention ici de régler le débat « pour le mouvement ». C’est à dire à sa place, depuis un hors place. Un mouvement populaire radical n’est pas d’abord un programme de demandes, c’est un programme d’actions qu’il se donne à lui-même pour développer sa capacité subjective, c’est-à-dire sa capacité à faire monde ou à dé-faire ce monde.

Nous ne revendiquons rien, certes. Le pas de plus semble pris entre deux régimes de l’impossible. L’impossible prolongement du suspens destituant dans une nouvelle durée. L’impossible fidélité parfaite de l’institué à instituant. L’éphémère amour ou la trahison, c’est peut-être avec ce cycle tragique qu’il y a à rompre. Destituant, instituant ? Pas con-vaincus ?

 

[1] https://blog.mondediplo.net/2016-03-29-Nous-ne-revendiquons-rien

[2] https://lundi.am/Loi-Travail-des-etudiants-s-expriment-sur-la-jeunesse-du-mouvement

[3] http://www.liberation.fr/debats/2016/01/24/pour-un-processus-destituant-invitation-au-voyage_1428639

[4] G. Agamben,  « Pour ou vers une théorie de la puissance destituante », https://lundi.am/vers-une-theorie-de-la-puissance-destituante-Par-Giorgio-Agamben

[5] Uber économie, économie à la demande, capitalisme de plate-forme

[6] E. Hazan et J. Coupat, op. cit.

[7]F. Lordon, op. cit.

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